Peur, méconnaissance et répétition, les 3 piliers de la propagande et de la manipulation des esprits (3/3)

Après la diffusion de deux articles sur les deux premiers piliers de la propagande, voici donc le dernier article de la série, consacré au troisième pilier : la répétition. Après l’utilisation de la peur et de la méconnaissance, pourquoi, comment et sur quoi s’opère la répétition pour faire peur et ainsi boucler la boucle ?

C’est ce que je vous propose de voir aujourd’hui.

Rappel de la stratégie de la propagande

Nous avons vu que les deux premiers piliers de la propagande s’appuient sur le fonctionnement inné du cerveau.

D’abord, pour attirer l’attention d’un individu, la peur est un outil efficace. Pourquoi ? Je vous ai rappelé qu’il y a 12 000 ans à peine, nous étions des chasseurs-cueilleurs et que notre cerveau est toujours adapté à ce contexte. En effet, le cerveau n’a pas eu le temps d’évoluer génétiquement pour s’adapter au contexte radicalement différent d’aujourd’hui. C’est la raison pour laquelle notre cerveau réagit par programmation innée comme si nous étions en train de chasser pour subsister, tout en restant vigilant aux prédateurs qui rodent. Toutes les informations perçues par nos sens, analysées comme présentant un danger, sont filtrées par l’amygdale, le « chien de garde » du cerveau. Pourquoi ? Parce qu’être doté d’un cerveau capable de raisonner est une opportunité pour notre évolution, mais c’est un handicap lorsqu’on est confronté à un prédateur et que sa survie est menacée. En situation de danger, le raisonnement est une perte de temps. La perception d’un danger par un de nos sens provoque un mécanisme automatique d’alerte physiologique de tous les organes du corps, qui court-circuite notre raisonnement analytique et active un comportement instinctif, archaïque, rapide et simple, dont le seul objectif est de rester en vie. En résumé, lorsqu’on veut attirer l’attention d’un individu et qu’on souhaite bloquer tout raisonnement, on lui expose un danger pour sa vie et celle de sa progéniture. C’est le premier pilier de la propagande.

À partir de ce moment, tout raisonnement analytique, qui est pourtant la spécificité de notre espèce, devient impossible. Le second pilier a besoin de ce contexte. Dans mes deux articles précédents, je vous l’ai rappelé, notre société est devenue complexe. Autrement dit, un individu ne peut pas connaître tous les domaines en profondeur. Le propagandiste va alors se servir de la méconnaissance de l’individu pour lui proposer une solution simple. Puisqu’il y a danger, la solution radicale est d’annuler le danger. Aux riches qui exploitent les pauvres, on va leur prendre l’argent. Aux étrangers qui viennent commettre des attentats, on va les renvoyer chez eux. Sans avoir initialement bloqué tout raisonnement analytique, la solution simple ne peut pas être prise au pied de la lettre. Si vous commenciez à raisonner, il vient tout de suite à l’esprit le fameux « Oui, mais ! » Le raisonnement qui répond à la solution simple, par exemple : « Oui, mais serait-ce LA solution à tous nos maux ? » En ayant bloqué tout raisonnement analytique, face à l’urgence imminente et en manque de connaissance du sujet, l’individu est conditionné à son insu pour adopter « LA solution simple » face au « danger ». C’est le second pilier de la propagande. Le propagandiste a planté une première banderille sur l’échine du taureau.

Frustrated student sitting at a table with an open notebook in a library

Comment fonctionne la répétition sur notre cerveau ?

Je vous invite à vous remémorer comment vous mémorisez. Comment faisiez-vous pour apprendre une récitation à l’école ? Vous la répétiez inlassablement pour que, le jour J, devant le professeur, la récitation soit mécanique. Après de multiples répétitions, vous vous êtes programmé, tel un robot. Le propagandiste va utiliser ce formidable talent inné de votre cerveau, votre mémoire, et particulièrement la mémoire émotionnelle, qui est la plus performante. Tout événement lié à une émotion de peur, de tristesse, de colère ou de joie, est mémorisé à vie. Et plus vous vous remémorez l’événement, plus l’émotion revit en vous et s’amplifie. Le propagandiste va répéter inlassablement deux choses :

  • le danger, pour amplifier la perception de peur et pour s’assurer de la déconnexion automatique de votre raisonnement analytique
  • et la solution simple qu’il vous livre sur un plateau.

C’est bien la répétition de l’association de la peur et de la solution simple qui est la clé de la stratégie de propagande.

Les avantages de la répétition

Tout ce qui peut alimenter la répétition du danger sera utilisé. L’actualité à l’autre bout de la planète est aujourd’hui diffusée à la seconde près et martelée sur les chaînes d’information en continu. C’est une formidable opportunité pour les propagandistes. Un attentat, un dirigeant politique ou industriel qui a enfreint les règles, un événement climatique extrême… tout est bon pour réactiver le processus peur, méconnaissance, répétition.

Dans un contexte de peur réactivée, la répétition présente deux avantages.

Je vous l’ai rappelé dans l’article précédent sur l’utilisation de la peur, sa réactivation amplifie la perception du danger. C’est le premier avantage. Les réseaux sociaux amplifient ce phénomène par l’algorithme qui vous expose 10 fois par jour au même message, par exemple « Les migrants sont un danger. » L’algorithme crée une illusion de vérité et vous met en relation avec les personnes qui ont les mêmes approches que vous. La répétition y est encore plus insidieuse, car personnalisée à vos clics et likes.

À force de répétition, le danger semble de plus en plus important, de plus en plus récurrent. À force d’informer sur un cyclone dans l’hémisphère sud et un ouragan dans l’hémisphère nord, une sécheresse par-ci, une inondation par-là, la peur du dérèglement climatique est sans cesse réactivée. Le danger est perçu comme imminent. 

Le second avantage de la répétition est d’utiliser la peur suscitée pour réactiver conjointement la solution simple qui annule le danger. Dans le cas du dérèglement climatique, on vous ressert la solution simple qui consiste à planter des énergies renouvelables comme LA seule solution pour annuler le danger. À force de répétition, lorsqu’on parle d’énergies renouvelables, même sans événement climatique extrême, on l’associe instinctivement à la peur du dérèglement climatique. Puisque le risque est imminent, pour éviter de mourrir, on ne peut qu’adhérer à la solution simple associée. C’est imparable. On a ainsi bouclé la boucle.

Photo générée par l’IA à partir de WordPre

La répétition vous programme comme un robot

À force de répétition, l’individu est programmé dans son discours, son comportement, ses actes et son vote. Autrement dit, il n’a plus besoin de propagande ! Il est autonome. Comme les propagandistes ont activé la peur, on touche au vital. Une fois conditionné, si vous croisez une personne qui n’est pas sensibilisé au danger, vous passez en mode missionnaire d’abord pour le convaincre puis en mode combat s’il est récacitrant. C’est imparable. C’est comme ça qu’on passe du débat politique au combat politique.

À force de répétition, le cerveau devient un logiciel dont on a réécrit le code source. L’individu est programmé dans son discours, son comportement, ses actes, ses combats et son vote. Plus besoin de le convaincre. Le programme s’exécute tout seul.

Les croyances en ce qui n’existe que dans notre imagination

Il y a aussi une autre spécificité de notre espèce, utilisée par les propagandistes. Yuval Noah Harari l’évoque dans son livre Sapiens, une brève histoire de l’humanité. Je le cite :

« La caractéristique véritablement unique de notre langage, c’est la capacité de transmettre des informations non pas sur ce qui existe vraiment, mais sur ce qui n’existe que dans notre imagination, comme les dieux, les États, l’argent et les droits de l’homme. Si nous gouvernons le monde, c’est parce que nous sommes le seul animal capable de croire en des choses qui n’existent que dans notre imagination. »

Nous sommes la seule espèce à croire en des choses qui n’existent que dans notre imagination. L’association directe entre « le danger » et « LA solution simple » qui l’annule se base essentiellement sur la méconnaissance du sujet et sur cette capacité à imaginer que « ça va marcher. » Mais en fait, cela ne marche que dans notre imagination. Pour être plus précis, que ce passe-t-il réellement dans votre cerveau ? Par pure imagination, vous êtes passé de la peur du danger à la joie procurée d’avoir maîtrisée le risque grâce à la solution simple. Tout n’est qu’illusion mais ça marche. Pourquoi ? Vous activez ainsi « le circuit de la récompense du cerveau » (*) qui a été décrit par les neuroscientifiques. Le simple fait d’anticiper une récompense active le circuit de la récompense du cerveau, déclenchant la libération de dopamine, le neurotransmetteur de la motivation. Le fonctionnement du cerveau est « dopé. » Toutes vos pensées, tous vos actes et comportements sont orientés vers cette récompense. Comme un drogué qui cherche sa dose. Comme un joueur compulsif qui court acheter son bulletin de loto. C’est imparable.

(*) Pour comprendre « le circuit de la récompense du cerveau » lire ou relire mon article « Ce n’est pas la volonté qui nous fait agir, mais l’imagination.« 

Pour éviter une lueur de lucidité qui viendrait ébranler le château de cartes, la répétition vient maintenir l’ancrage et l’emprise.

Alors comment déjouer le mécanisme cynique de la propagande ?

Faudrait-il ne plus avoir peur de rien ? Évidemment que non ! C’est notre assurance-vie ! Et puis, essayez… vous n’y parviendrez pas, car c’est un fonctionnement inné de notre cerveau.

Tout savoir sur tout, pour éviter la méconnaissance sur le sujet dont on vous parle ? Évidemment que non. Au regard de la complexité du monde d’aujourd’hui, on ne peut pas être expert de tout. C’est tout simplement impossible.

Mais maintenant que vous connaissez le processus machiavélique de peur, méconnaissance et répétition, vous devriez être en capacité de prendre du recul sur le plat qu’on vous sert à chaque fois. Recoupez les informations. Soyez vigilant face à la simplicité du message qu’on vous apporte sur un plateau.

La prochaine fois qu’on vous ressert une « solution simple » à un problème complexe, posez-vous ces questions : Qui bénéficie de cette solution simple ? Qui la répète ? Et surtout… pourquoi est-ce si simple ? La lucidité commence par le doute. La propagande exploite nos faiblesses innées, mais notre force réside dans notre capacité à en prendre conscience. Comme le disait Descartes, « Je pense, donc je suis. » Ajoutons, « Je doute, donc je suis libre. »

Pour s’en convaincre. Vous connaissez le niveau de complexité et la difficulté que vous avez éprouvée pour maîtriser votre propre domaine d’expertise. Pour tous les domaines, c’est la même chose. Particulièrement sur les domaines que vous ne maîtrisez pas. LA solution miracle, simple et populiste ne peut, à elle seule, régler tous les problèmes comme dans un conte de fées. Croyez-vous encore au père Noël ?

En cette période électorale qui va s’ouvrir, observez les discours. Quand on est dans l’opposition et candidat, tout parait simple. Combien de fois entendez-vous répéter les mêmes phrases, les mêmes peurs, les mêmes solutions simples et radicale, les mêmes promesses ? La répétition est partout. À vous de décider si vous laissez votre cerveau sur pilote automatique.

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