La pédagogie, un transfert de savoirs ou une mise en relation de l’apprenant avec les savoirs ?

Photo de Max Fischer sur Pexels.com

Je l’avoue, c’est un p’tit « coup de gueule » aujourd’hui et je vous prie de bien vouloir m’excuser. La liberté d’expression, tant qu’elle respecte la liberté d’expression des autres, permet d’expliciter les différents points de vue et d’alimenter le débat dans le seul but de progresser et de limiter l’impact de dérives potentielles. Ce coup de gueule vient de ce que j’observe et entends dans le domaine de la pédagogie, la science de l’éducation des enfants et de l’andragogie, la science de l’éducation des adultes. L’impact sur les apprenants est suffisamment important pour me convaincre de partager mon approche. Dans ce qui suit, j’utiliserai le mot « pédagogie » quels que soient les sujets concernés par l’apprentissage, enfants ou adultes. Voici l’affirmation qui me fait réagir :

« La pédagogie,

c’est transmettre des savoirs ! »

Quand on transmet quelque chose, c’est qu’on considère détenir l’ensemble du savoir à transmettre. Mais en réalité, on ne transmet au destinataire UNIQUEMENT que la partie qu’on détient et maîtrise. Dans cette logique de la pédagogie, un élève ne peut pas dépasser le maître ! Alors que c’est bien ça l’intention.

Pour moi, la pédagogie est tout sauf ça ! Un pédagogue qui pense transmettre son savoir est centré sur son propre savoir, sur sa manière dont il l’a acquis, ce qu’il en a retenu et de sa manière à lui de le restituer. Il est donc centré sur lui. Alors qu’en pédagogie, le pédagogue doit être centré sur l’apprenant et sa relation avec le savoir qu’il est en train d’acquérir. Dans cette logique, la pédagogie consiste à « mettre l’apprenant en relation avec les savoirs. » Et ça change tout ! Pour le pédagogue et pour l’apprenant. C’est ce que je vous propose de voir aujourd’hui.

Vous allez me dire que je m’attache à des mots. Peut-être oui. Mais, par la signification qu’on leur prête, les mots utilisés sont importants, parce qu’ils conditionnent les comportements induits. Je parle par expérience de 12 ans d’andragogie en alternance avec 11 ans d’ingénierie de compétences. Voyez plutôt.

On va déjà traiter le « transfert de savoirs. » Par définition, comme un filtre, celui qui transmet le savoir, ne fait que transmettre ce qu’il a retenu du savoir, il est centré sur sa propre connaissance du savoir. Il transmet ce qu’il connait. L’apprenant, lui, est donc centré sur le sachant. Par exemple, le compagnonnage est un transfert de savoirs. L’apprenti, et non l’apprenant, acquière le propre savoir, le propre savoir-faire et le propre savoir-être du maître de compagnonnage. Je vais vous donner une preuve, si besoin était, que c’est nécessaire mais pas suffisant. L’apprenti fait un tour de France pour élargir ses savoirs par l’acquisition d’une somme de savoirs transmis par plusieurs maîtres de compagnonnage.

Pour illustrer que l’important n’est pas la transmission, ce qu’on donne aux autres, je reprendrai la citation de Jacques Salomé, psychosociologue « L’important n’est pas ce qu’on donne au autres, mais ce qu’on éveille et permet en eux !« 

Contrairement au « transfert de savoirs » la pédagogie est « la mise en relation de l’apprenant avec le savoir. » Le formateur est centré sur les moyens à mettre en oeuvre pour faciliter cette mise en relation. Ces moyens mis en oeuvre s’appellent « la pédagogie. » L’apprenant, lui, est centré sur le savoir à acquérir. Au delà du centrage différent des deux types d’approche, quels sont les avantages de centrer l’attention du formateur sur cette mise en relation ? Le formateur se détache du contenu pour se consacrer exclusivement à la pédagogie. Il axe son action sur l’assimilation de l’apprenant et l’évaluation de ce qu’il a retenu en collant aux critères d’évaluation des acquis de formation. Plutôt que positionner l’apprenant comme passif en attendant le transfert du sachant, à la manière d’un oisillon qui attend la becquée, l’apprenant est acteur de son apprentissage. Par cette mise en relation avec le savoir à acquérir, en plus du contenu, l’apprenant apprend à apprendre. C’est comme cela que l’élève pourra dépasser le maître. L’élève s’élève par ce que le maître éveille et permet en lui.

Photo de Christina Morillo sur Pexels.com

De mes 12 ans dans le domaine de l’andragogie, j’ai parfois vu des formateurs accentuer sur un point du savoir qu’ils maîtrisaient parfaitement plutôt que de coller aux objectifs pédagogiques et aux points clés d’apprentissage. C’est une illustration du filtre du transfert de savoirs. C’est sécurisant et valorisant pour le formateur qui brille par ce qu’il connait et sans aucun doute plus facile pour lui. Lorsque j’envoyais mes collaborateurs en formation et qu’ils en revenaient en me disant « le formateur était super fort » je leur répondais « A part ça, toi, qu’est-ce que tu as retenu de la formation ? » C’est une illustration du centrage de l’apprenant suivant comment le formateur se positionne. L’évaluation d’un formateur ne se réalise pas sur son expertise du sujet de la formation voire sur ses faits d’armes en situations (je l’ai vu aussi), mais sur sa capacité à faciliter l’apprentissage de l’apprenant pour qu’il soit « capable de … à l’issue de la formation » en référence à la taxonomie de Benjamin Bloom qui décrit la pédagogie par objectif. Autrement dit, la satisfaction d’un formateur doit être centrée sur les remerciements de l’apprenant pour qui sa pédagogie a facilité l’apprentissage plus que sur la reconnaissance de son expertise du domaine. Chacun son métier. D’un pédagogue, on attend de l’expertise du domaine de la pédagogie. Un bon technicien ne sera pas forcément un bon pédagogue. Et il n’est pas nécessaire d’être un bon technicien pour être un bon pédagogue. Pour que l’apprenant apprenne efficacement et avec complétude, il faut être un fin technicien de la pédagogie.

Photo de Moose Photos sur Pexels.com

J’en viens à l’impact du « transfert de savoirs » plutôt que « la mise en relation de l’apprenant avec les savoirs. » Lorsqu’un client paye une formation à son collaborateur, il attend un résultat de son collaborateur en situation de travail. Autrement dit, qu’il puisse mettre en application ce qu’il a appris de manière efficace. La formation est un investissement. L’ingénierie de compétences a défini les objectifs de formation, c’est à dire les compétences attendues en situations. L’ingénierie de formation, quant à elle, a défini la stratégie, les méthodes et l’enchainement des séquences pédagogiques pour que « à l’issue de la formation, l’apprenant soit capable de … . » Les deux parties ont contractualisé sur la base de cette intime imbrication. Le contenu du domaine traité en formation est certes important, mais quand on paye une formation on paye surtout les compétences pédagogiques pour coller au dossier pédagogique et garantir durablement ce que doit en retenir l’apprenant. Le fait de l’avoir mis en relation avec les savoirs favorise ce qu’on appelle en pédagogie « les conditions de transfert en situations. » C’est à dire l’utilisation des acquis de formation en situations dans lesquelles il en a besoin pour être performant. Parce que c’est bien ça la finalité ! L’objectif d’une formation n’est pas d’avoir passé un bon moment avec un formateur brillant dans son domaine d’expertise. Un « transfert de savoirs » rend dépendant l’apprenant du sachant. « La mise en relation de l’apprenant avec les savoirs » le rend autonome, notamment en situations où il doit mettre en pratique ce qu’il a appris.

La pédagogie, l’ingénierie de compétences et l’ingénierie de formation font partie de mes domaines de compétences. Si vous souhaitez vous réinterroger sur votre pratique en matière de pédagogie, contactez-moi.

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