Peur, méconnaissance et répétition, les 3 piliers de la propagande et de la manipulation des esprits (1/3)

Cette semaine j’entame la diffusion de 3 articles hebdomadaires successifs sur la manipulation des esprits suivant la trilogie peur, méconnaissance et répétition qui sont les 3 piliers de la propagande. Pourquoi ? J’ai deux objectifs. Le premier objectif vise à faire comprendre au plus grand nombre comment fonctionne notre cerveau. Le second est de vous aider à vous servir de cette connaissance pour vous armer contre la manipulation intentionnelle de vos croyances, de vos comportements et de vos votes.

Je commence cette semaine par l’utilisation de la peur qui est à la base de tous les conditionnements de la part des idéologues propagandistes. C’est ce que je vous propose de voir aujourd’hui.

Au début du XVIe siècle, Nicolas Machiavel, humaniste italien de la Renaissance a écrit dans son livre « Le Prince » : « Il est préférable d’être craint que d’être aimé. » Aujourd’hui, de cette citation, on lui prête plutôt l’interprétation suivante : « Celui qui contrôle la peur des gens devient le maître de leurs âmes. » Machiavel soulignait que pour asseoir son pouvoir, le prince devait faire peur. La citation qu’on lui prête va plus loin. À des fins de pouvoir et en utilisant la peur en général, on pourrait manipuler les âmes et les esprits.

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Comment l’émotion de peur agit-elle sur le fonctionnement même de notre cerveau ? Y aurait-il un fonctionnement inné de notre cerveau qui en serait responsable et qui serait alors utilisé par les manipulateurs ? À l’évidence, oui ! 500 ans après Machiavel, la stratégie d’utilisation de la peur est-elle toujours utilisée ? À l’évidence, oui ! En politique ? À l’évidence, oui ! Dans cet article, j’utiliserai la pédagogie plutôt que la peur, parce que je souhaite garder votre raisonnement, plutôt que faire appel à votre instinct de survie.

Avant de développer comment agit la stratégie d’utilisation de la peur à des fins de pouvoir, il est important de comprendre comment fonctionne notre cerveau. Pour cela, je vais vous donner quelques exemples. Depuis des semaines de guerre en Iran et de peur de fermeture du détroit d’Ormuz, que faisons-nous ? Nous faisons le plein de carburant, de peur de la pénurie, qu’on accentue à l’évidence. Lors de la crise de la COVID 19 et de la peur de contracter un virus inconnu, quel a été le réflexe des consommateurs ? Se précipiter dans les magasins pour acheter du sucre, des pâtes et du papier toilette, pour se confiner à la maison, bien avant que le confinement gouvernemental ait lieu. Après les attentats du 11 septembre, la peur d’utilisation de l’avion s’est installée chez les passagers et a provoqué une baisse significative de fréquentation de l’ordre de 6% à l’échelle mondiale. Vous allez me dire : « C’est normal ! » Je dirais plutôt que c’est un réflexe qui s’appuie sur l’aspect vital.

Je viens de décrire le comportement réflexe, sans réelle rationalité, face à « la peur de. » Regardons maintenant ce qu’il se passe entre nos deux oreilles.

Pour évoluer dans son contexte, l’espèce Sapiens s’appuie sur ses cinq sens, la vue, l’odorat, l’ouïe, le goût, le toucher. L’information issue de nos sens arrive directement sur un petit appendice, « l’amygdale » appelé « le chien de garde du cerveau. » L’amygdale va traiter l’information de manière binaire, « pas dangereux » / « dangereux. » Si l’amygdale ne détecte pas de danger, elle laisse le cerveau vaquer au raisonnement. Si l’information sensorielle aboutit au traitement d’un danger « potentiel » alors l’amygdale conditionne un fonctionnement archaïque du cerveau. Pourquoi ? C’est logique ! L’espèce Sapiens est dotée d’une intelligence, LA spécificité de notre espèce. Imaginez être en train de réfléchir si un danger vital survient. C’est une perte de temps de réaction pour éviter l’issue fatale. C’est la mort assurée. C’est la raison pour laquelle, pour garantir l’application stricte de la loi de la nature selon laquelle, il faut préserver la vie, l’amygdale va bloquer le fonctionnement du lobe préfrontal, siège du comportement rationnel.

Premier stade, en cas de danger perçu par l’amygdale, vous ne raisonnez plus.

Dans le même temps, l’amygdale va activer le mode réflexe du cerveau reptilien, basé juste au-dessus de la moelle épinière, pour déclencher des modes réflexes. En une fraction de seconde, l’influx nerveux réflexe va activer la libération instantanée de cortisol – l’hormone du stress – et d’adrénaline par les glandes surrénales, ce qui va provoquer l’augmentation du rythme cardiaque, de la fréquence de respiration pour apporter de l’oxygène, de sucre par le foie, et la sudation, ce qu’on appelle les sueurs froides. Pourquoi ? Sachez qu’il y a 12 000 ans à peine, à l’échelle de notre espèce apparue il y a 300 000 ans ce n’est rien, nous étions des chasseurs-cueilleurs. À cette époque et au détour d’une savane, nous avions plus de chance de tomber sur un prédateur que sur un feu tricolore ! Dans ce contexte, l’intelligence, dont la nature nous a doté, était une formidable opportunité pour modifier radicalement notre environnement et accélérer la vitesse de notre évolution, certes. Mais dans notre condition de chasseur-cueilleur, l’intelligence présentait un lourd handicap face au contexte vécu par un chasseur-cueilleur. En 12 000 ans, notre cerveau n’a pas pu génétiquement évoluer et modifier son fonctionnement. Nous avons donc toujours le même fonctionnement inné du cerveau d’un chasseur-cueilleur. Le conditionnement de l’amygdale est tellement rapide que l’être humain ne peut pas en avoir conscience.

Ci-dessous, le résumé du fonctionnement du cerveau sous l’emprise de la peur et du stress qui provient de la répétition de la peur.

Deuxième stade : l’amygdale a physiologiquement préparé le corps à la fuite et / ou au combat pour faire face au danger. Vous aurez noté que la nature est bien faite ! En cas de danger physique, le fonctionnement inné du cerveau vous prépare physiologiquement à faire face à un prédateur, c’est-à-dire à courir pour lui échapper ou à combattre pour rester vivant. Par contre, que se passe-t-il en cas de peur psychologique ? Par exemple, un patron qui vous fait peur ? Même si ce patron n’est pas « facile » le résultat sera certainement différent d’un face-à-face avec un lion en pleine savane. À coup sûr, vous sortirez vivant du bureau du patron. C’est donc un danger vital fictif, mais pour lequel l’amygdale ne sait pas faire la différence. Vos organes vont libérer un shoot identique d’hormones et votre comportement sera exactement le même que pour faire face à un danger physique. Face à la peur, vous êtes totalement démuni de toute forme de raisonnement rationnel.

En résumé, lorsque se présente un danger physique ou psychologique, vous ne maîtrisez plus votre comportement et votre raisonnement, priorité à la survie. Quelqu’un qui cherche à manipuler votre comportement et votre raisonnement va évidemment vous alerter d’un danger pour utiliser votre peur. En réalité, il procède, à votre insu, à la déconnexion de la partie de votre cerveau qui raisonne. Et il vous connecte à votre cerveau reptilien archaïque. Il vous fait raisonner ainsi comme un lézard. Vous êtes conditionné pour le mode réflexe de survie, par la fuite et/ou le combat.

La peur est utilisée par les idéologues propagandistes pour préparer la phase d’après, c’est-à-dire l’utilisation de la méconnaissance. Ce sera l’objet de l’article de la semaine prochaine. Et dans deux semaines, nous aborderons la répétition des stimuli de la peur, pour réveiller l’amygdale qui sur-réagira encore plus à chaque sollicitation. Nous verrons que cette dernière phase est essentielle. En effet, comme l’amygdale se trouve juste à côté de l’hippocampe. Cette dernière joue un rôle central dans la mémoire. Particulièrement, la mémoire sensorielle, qui intègre les émotions de peur successives, va amplifier la réaction de l’amygdale, comme si le danger répété était de plus en plus fort. Il suffit qu’un propagandiste vous répète inlassablement les stimuli de peur, comme « les riches sont dangereux » ou « les étrangers sont dangereux » pour amplifier les réactions réflexes de l’amygdale. C’est imparable ! Vous n’êtes plus sous l’emprise de la peur, mais sous l’emprise du propagandiste. Il vous a conditionné. Et tout ça, à votre insu, sans votre raisonnement rationnel. De la pure manipulation. Et quand on connait le fonctionnement du cerveau, c’est un jeu d’enfant !

Photo de Engin Akyurt sur Pexels.com

La semaine prochaine, je vous proposerai la suite de cette trilogie, peur, méconnaissance et répétition avec l’utilisation de la méconnaissance et le maintien volontaire dans l’ignorance. Nous verrons l’efficacité de l’utilisation de la méconnaissance sous l’emprise de la peur. C’est imparable !

Sauf si on connait le mécanisme.

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