J’ai vécu ce que mon client vit, je suis le coach le mieux placé pour l’accompagner… NON !

J’ai parfois croisé des coachs qui après un burn-out en entreprise, par exemple, avaient changé d’orientation professionnelle pour embrasser « le métier de coach professionnel. » Jusque-là, rien à dire. La formation de coach professionnel exige de réaliser un travail sur soi. Il peut en effet contribuer à évacuer les conséquences de la blessure ou du traumatisme d’un burn-out. Je dis bien « contribuer à. »

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Après avoir vécu leur burn-out, j’ai aussi connu des coachs qui se sont spécialisés dans « l’accompagnement de l’épuisement professionnel » chez les autres en pratiquant le coaching professionnel. D’après l’idée selon laquelle puisqu’on l’a vécu, on comprendrait donc mieux ceux qui le vivent. C’est un raisonnement en premier approche qui peut s’entendre d’un public non averti, mais qui, pour moi, est hors du cadre et de l’esprit du coaching professionnel. Je vais développer cet article autour de quatre notions qu’un coach doit toujours avoir à l’esprit. J’aborderai d’abord, la différence fondamentale qu’il y a entre « la compassion » et « l’empathie. » Puis, je développerai ce qui en découle, le transfert et le contre-transfert, deux notions qui doivent être en permanence en alerte dans la tête du coach pour rester non seulement dans le cadre du code de déontologie du coaching, mais aussi dans son esprit, c’est-à-dire l’éthique. C’est ce que je vous propose de voir aujourd’hui.

J’attire l’attention des coachs qui pourraient être dans ce cas qu’il s’agit de mon avis sur la question et qu’il peut évidemment ne pas être partagé. Mon intention est d’interroger les parades mises en oeuvre par les coachs concernés pour rester dans le cadre du code de déontologie de la profession, parce qu’il y a bien une seule chose qui compte dans un accompagnement de type coaching professionnel, le seul intérêt du client.

Tout d’abord, je souhaite dissiper tout malentendu. Un burn-out nécessite « un traitement » psychologique qui est hors cadre du domaine du coaching parofessionnel. C’est du domaine de la psychothérapie. Néanmoins, après le traitement, le coaching peut être adapté pour retrouver le chemin de l’activité professionnelle et se fixer des objectifs. Et c’est bien dans ce cadre là que je vais traiter ce sujet.

Quelle serait l’intention d’accompagner quelqu’un qui a vécu ce que le coach a vécu ?

En introduction, attachons-nous à l’intention consciente ou non d’un coach qui, parce qu’il a vécu un burn-out, se spécialiserait alors vers cette spécialisation de coaching professionnel. Je parle bien d’intention et non d’objectif. Percevez-vous la différence ? L’objectif serait bien l’accompagnement d’un client, mais pour un autre bénéficiaire que le client. Précisément, le coach lui-même. Je m’explique. La première idée qui vient en tête, c’est que son métier de coach viendrait en complément à sa propre thérapie. La seconde idée serait de penser que le coach chercherait avec ses clients à continuer le combat contre les responsables des burn-out en général, à savoir « les managers véreux » pour faire simple.

Au moins pour ces deux intentions, le code de déontologie est très clair. Le seul bénéficiaire du coaching est le client. Même si le coach peut bénéficier de l’expérience vécue d’un accompagnement, cela ne peut pas être une intention a priori, même non-consciente. Le second argument tient dans le fait qu’il ne peut y avoir un quelconque conflit d’intérêt au coaching réalisé. Autrement dit, l’accompagnement d’un client ne peut pas servir au combat du coach. Au moins ces deux éléments doivent être débattus en supervision du coach de manière à s’assurer d’être « dans les clous » du code de déontologie de la profession de coach professionnel, voire d’interroger l’éthique. Si vous avez du mal à distinguer la déontologie de l’éthique, lire ou relire mon article sur le sujet.

L’empathie

Ceci étant dit, développons maintenant ces deux notions « compassion » et « empathie » pour en déterminer les risques de la compassion et l’intérêt de l’empathie. Je commence par définir l’empathie parce que pour la compassion, il y a quelque chose en plus qui entrave celui qui accompagne.

L’empathie est la capacité à comprendre et à ressentir ce que l’autre vit. En formation de coaching, on rajoute même « comme si on se mettait à sa place. » Dans cette logique, on perçoit les émotions de l’autre, ses sentiments et ses pensées. Vous allez me dire que si on a vécu un burn-out, on est le mieux placé pour ressentir ce que l’autre a vécu. Eh bien non ! Parce que nous avons beau avoir rigoureusement le même cerveau chez les 8 milliards de Sapiens, chacun de ces 8 milliards de cerveaux ne fonctionne pas de la même manière pour un même stimulus. Parce que chaque cerveau a ses croyances, son vécu, sa culture, etc. Ce qui en découle, les pensées et les émotions, peuvent être radicalement différentes pour une même situation. L’empathie, c’est être capable de ressentir ce que ressent l’autre, mais pas d’imaginer ce qu’il ressent au travers de son propre vécu. Pour être capable de vivre ce que le client vit, il lui faut comprendre. Et pour comprendre intimement, on ne peut pas faire l’impasse sur le questionnement sans relâche de son client, ce qu’on appelle le questionnement Socratique. Lire ou relire mon article sur le questionnement Socratique. On ne peut pas se satisfaire d’imaginer ce que lui ressent au travers de sa propre histoire personnelle. Ce serait une erreur stratégique. Ce serait même une impasse sans issue.

Par ailleurs, le questionnement Socratique a cela de performant qu’il pousse le coach à questionner sans a priori et pour comprendre. Dans cette logique, on pose des questions que le client ne s’est jamais posé. On l’aide ainsi à comprendre sa propre problématique, ce qui lui ouvre des portes. C’est ça l’intention du questionnement Socratique !

La compassion

Venons-en à la compassion. C’est ce que vous vivez lorsque vous avez un lien d’amour ou d’amitié envers celui qui souffre. Non seulement vous comprenez ce que l’autre vit et ressent, comme l’empathie, mais votre lien entraîne un besoin de soulager sa peine et d’améliorer sa situation. Vous en perdez la lucidité et la clairvoyance nécessaire et suffisante pour l’aider professionnellement. Là aussi, le code de déontologie est très clair. Il ne peut pas y a voir de lien d’amour, d’amitié ou de relations professionnelles entre le coach et son client. Comprenez pourquoi. Un lien de ce type entraîne systématiquement une volonté d’agir pour l’autre, à la place de l’autre. Dans le cas d’un coach qui aurait vécu un burn-out, il a vécu évidemment ses solutions pour en sortir. Elles ont été adaptées à sa situation et à ce qu’il est, lui. Mais sont-elles adaptées à son client ? Quand on est coach professionnel, il convient de se convaincre d’un fait qui n’est pas une croyance. Chaque humain est différent. Et donc, une solution qui a marché pour l’un ne marche pas forcément pour l’autre. De plus, celui qui met en application la solution d’un autre n’aura pas le même engagement que si c’est la solution qu’il a imaginée, lui-même.

Pour résumer, l’empathie garantit la neutralité du coach en conservant la lucidité stratégique et tactique pour accompagner son client. Dans ces conditions, le coach aide le client à trouver ses propres solutions adaptées à son vécu, sa culture, son écosystème. Souvent non-consciemment, la compassion entraînerait le coach à faire appliquer les solutions qu’il a lui-même appliquées. Autrement dit, « puisque ça a marché pour moi, ça va marcher pour toi !«  Le coaching professionnel est tout sauf ça !

En introduction, j’ai introduit deux autres notions « le transfert et le contre-transfert. » Ce sont deux processus psychologiques non-conscient en première approche.

Le contre-transfert

Le contre-transfert est une réaction émotionnelle du coach. Il réagit en résonance avec son propre vécu. Puisque son client a vécu un burn-out, ça ravive en lui les sentiments qu’il a vécus lui-même à son propre burn-out. C’est le propre de la mémoire émotionnelle, une des cinq mémoires du cerveau, sans aucun doute la plus performante. C’est normal, la mémoire émotionnelle active un réflexe de protection pour éviter un traumatisme de même nature. C’est comme l’immunité du corps humain. À force d’être piqué par des guèpes, la réaction immunitaire est de plus en plus violente. Vis-à-vis d’un traumatisme psychologique, c’est exactement la même chose. À force d’accompagner les conséquences des traumatismes chez les autres que le coach a vécu lui-même, il revit à chaque fois son propre traumatisme avec une accentuation des réflexes psychologiques. Autrement dit plus simplement, ce serait comme remuer le couteau dans la plaie. Dans ces conditions, difficile de la cicatriser.

L’empathie, c’est ressentir ce que ressent l’autre. Dans le cas du contre-transfert, le coach peut avoir l’impression de ressentir ce que ressent son client, mais c’est un leurre. Le coach ressent une nouvelle fois ce qu’il a ressenti, lui, lors de son burn-out. Ce fonctionnement du cerveau entraîne un blocage non-conscient. Le coach peut ne plus être à l’écoute de ce que vit le client, mais de ce qu’il a vécu lui-même. Il n’éprouve plus le besoin de questionner mon client, puisqu’il pense l’avoir compris. Il ne resterait plus qu’à appliquer les solutions que le coach a adoptées, parce qu’elles ont fonctionné.

Le transfert

Le transfert est une projection affective du client envers son coach. Dans les relations humaines, c’est naturel, mais il convient d’en mesurer l’impact pour rester dans le cadre du coaching professionnel. Deux cas peuvent se présenter.

  • Si le coach dit d’entrée de jeu qu’il a vécu un burn-out lui-même, il favorise le transfert du client par un sous-entendu a priori « puisque le coach a vécu lui-même un burn-out, il va plus rapidement me comprendre. » Le coach est vu comme le sauveur. Le client attend des solutions toutes faites. L’inverse du coaching professionnel.
  • Notez bien que l’empathie peut aussi entraîner le transfert du client. Cela peut être le cas lorsque le questionnement du coach a été particulièrement efficace comme je l’ai indiqué avec le questionnement Socratique, et performant pour aider le client à d’abord comprendre sa situation et à en trouver des solutions. Dans ce cas, le client peut alors exprimer une forte reconnaissance. Le client peut alors projeter des sentiments vis-à-vis de son coach comme il aurait pu en éprouver avec un parent protecteur par exemple.

Comme le coaching est une mise en mouvement du client, il est facile de comprendre que le transfert bloque le client dans son processus. Le client se sent protégé. Il ne bouge plus. Il attend tout du coach sauveur. Lorsqu’on prend conscience de ce type de blocage, il faut faire appel à la supervision qui cherchera à modifier le positionnement du coach vis-à-vis de son client pour remettre ce dernier en mouvement. Voire même d’aborder ce jeu de rôle ainsi instauré entre le coach et son client.

Pour terminer, ces deux notions de transfert et de contre-transfert sont issues de la psychanalyse, précisément introduites par Sigmund Freud et Sandor Ferenczi, un psychanalyste hongrois. Elles ont ensuite été introduites dans le coaching professionnel et enseignées dans toutes les bonnes écoles de coaching.

Pour l’anecdote, le premier jour de ma formation de coach professionnel chez Linkup Coaching, après nous avoir présenté le processus de formation, la première question a été « quelle différence faites-vous entre la compassion et l’empathie ? » La formation venait tout juste de commencer. Le ton était donné !

Conclusion

Dans ces lignes, j’ai voulu alerter par les risques encourus par certaines pratiques de coaching professionnel. Dans toutes activités professionnelles, il faut être conscient des risques et y mettre des parades pour limiter les conséquences. À vos réactions.