La démocratie se définit par la souveraineté de l’État, qui appartient au peuple. Il est donc normal qu’en démocratie, les politiques au pouvoir ou dans l’opposition – élus par le peuple – fassent systématiquement appel à lui. Mais que dire du populisme, ce « –isme » qui, comme le soulignait Talleyrand, « utilise le peuple avant de s’en servir » ? Comment distinguer l’appel au peuple, fondement du vote démocratique, du recours au populisme, c’est-à-dire l’instrumentalisation du peuple ? Et où mène systématiquement le populisme, qu’il se revendique d’extrême droite ou d’extrême gauche ? Selon la partie du cerveau humain qu’ils sollicitent, les politiques feront appel à la sagesse du peuple ou auront recours au populisme, cette arme qui rend logique l’instauration d’une dictature, au nom et pour le bien du peuple. C’est ce que je vous propose de voir aujourd’hui.

La définition du populisme

Le populisme se définit comme « un discours politique s’adressant aux classes populaires, fondé sur une critique brutale du système et de ses représentants. » Son objectif est d’opposer le peuple aux élites, en fabriquant une nouvelle élite qui légitimera son pouvoir « pour le bien du peuple. » Puisque le populisme est un discours politique, il est généralement porté par un tribun. C’est un orateur au verbe haut, l’index pointé bien haut caractérisant la pensée unique, capable de mobiliser le peuple grâce à un discours à la fois radical et simple.
Le cerveau humain privilégie la simplicité, par économie d’énergie. C’est un mécanisme inné et inconscient. Saviez-vous que le cerveau, qui ne représente que 2 % du poids du corps, consomme à lui seul 20 % de l’eau, du sucre et de l’oxygène que le corps absorbe nuit et jour ? Priorité à la simplicité, donc ! C’est vital pour l’espèce humaine, compte tenu des ressources que la nature a allouées à notre cerveau. Face à un danger imminent, le cerveau recherche systématiquement des solutions simples et donc radicales. Le populisme exploite ce mécanisme particulièrement en période de crise existentielle, c’est-à-dire quand nos besoins vitaux ne sont plus satisfaits.
La simplicité implique une vision manichéenne : le gentil contre le méchant, le bien contre le mal, le vrai contre le faux. Le message populiste est ainsi simple, clair, facile à comprendre, à retenir, à adhérer et surtout à appliquer.
Le mot « populisme » se termine par le suffixe « -isme », comme « capitalisme » – « libéralisme » – « fascisme » – « nationalisme » – « communisme » – « marxisme » ou encore « écologisme » cette idéologie émergente du XXIᵉ siècle. Même si chacun d’eux se réclame de valeurs prônant le bonheur de l’humanité, avez-vous déjà vu des régimes capitalistes, fascistes, nationalistes, communistes, marxistes ou même répondant à un « -isme » religieux, bienveillant pour le peuple ? Tous ces concepts poussent leur logique idéologique à son paroxysme, jusqu’à l’extrémisme et au dogmatisme.

Les mots en « -isme » reposent sur un concept idéologique qui, comme toute idéologie, affiche d’abord une promesse de bonheur pour le peuple. Par une émotion positive qui touche le coeur, l’objectif est d’ouvrir la porte du cerveau et capter l’attention. Mais cette intention se transforme rapidement en idéalisation. La perspective de bien-être qu’elle suscite rend l’idéologie simple à identifier et apparemment logique. Comme tous les idéaux, les « -ismes » recourent à la démagogie, s’appuyant sur des préjugés et des croyances. La propagande les martèle alors à la manière d’un catéchisme, séparant d’un côté le bien – issu de l’idéal- et de l’autre le mal – tout ce qui contredit ce catéchisme.
À ce stade et au travers de deux exemples, l’écologisme et le libéralisme, je tiens à préciser mon approche. Ce n’est évidemment pas l’écologie ou la liberté d’entreprendre que je remets en cause, mais leurs versions radicales poussées à l’extrême, à savoir respectivement l’écologisme et le libéralisme. L’écologie est une démarche scientifique et en même temps responsable et attentive aux conséquences du progrès sur l’environnement ; l’écologisme en fait une religion d’État qui prône la contrainte de la décroissance pour lutter contre l’apocalypse climatique. La liberté d’entreprendre est un moteur de progrès ; le libéralisme dogmatique en fait une arme d’exclusion par exemple par la réduction drastique des dépenses sociales et des protections des travailleurs au nom de la liberté économique absolue, comme ce fût le cas dans les années 1980-1990, avec les politiques ultra-conservatrices anglosaxonnes. En toutes choses, la nuance est essentielle parce que la radicalité tue le débat et provoque la confrontation et l’impasse.
Les stratégies cognitives utilisées par le populisme

Les « -ismes » utilisent toujours des stratégies cognitives pour manipuler le cerveau ; le plus souvent « la stratégie de l’épouvantail » pour laquelle j’ai écrit un article. Il s’agit de coller une étiquette sur l’ennemi du bien, le « grand Satan » – comme le sparadrap du capitaine Haddock, impossible à décoller. Un exemple récent : « le président des très riches. » L’étiquette provient toujours d’un fait réel, là « un banquier » du monde de la finance, mon ennemi, parce que a priori riche. La logique de l’amalgame se comprend rapidement. On colle une étiquette qui colle à la peau comme LA VÉRITÉ, désignant l’élite à combattre. À force de répétition, on ne voit plus que l’étiquette. Puisque c’est un « grand Satan », quoi qu’il fasse, il devient l’incarnation d’un danger vital pour le bonheur du peuple. D’abord, il faut s’en détourner – le catéchisme idéologique est là pour le rappeler. Si cela ne suffit pas, il faut l’écarter, le rejeter, puis l’éradiquer au nom de l’idéologie, même par des moyens radicaux, puisque c’est « pour le bonheur du peuple. » La boucle est bouclée. L’instrumentalisation du peuple est un jeu d’enfant. Lorsqu’on cherche la radicalité et la violence, la stratégie de l’épouvantail est d’une efficacité redoutable.

Le conditionnement comme objectif du populisme
Une fois conditionnés, les adeptes deviennent autonomes pour partir en croisade contre le « grand Satan » forts d’une justification morale : « C’est pour le bonheur du peuple. » Qu’importe l’« -isme », toutes les croisades ont commencé ainsi.
- Le grand capital et la finance, pour le socialisme et le communisme,
- L’étranger, « celui qui n’est pas comme nous » pour le fascisme,
- « La racaille » des quartiers qu’il faut « karcheriser » pour le nationalisme,
- Le nucléaire, pour l’écologisme.
Autant de « grands Satans » qui s’opposent, selon les dogmes, au bien-être du peuple et à sa quête vertueuse du bonheur. Ainsi rassurés sur la légitimité de leur combat, les fidèles se sentent autorisés à agir de manière radicale.

Il convient maintenant de le rassurer par le soutien d’un collectif fort qui viendra au secours en cas de besoin et incarné par un chef qui incarne le pouvoir « la République, c’est moi ! » Le populisme s’appuie toujours sur la force et tout ce qui l’accompagne, l’intimidation, les injures, les menaces verbales. Le passage aux menaces physiques, on le laisse au peuple qui les trouvent légitimes. On les condamne, pour la forme, mais on les comprend au regard de la violence du grand Satan. Le populisme légitime l’insoumission et la désobéissance aux lois, parce que rédigées par le grand Satan donc contre le bien du peuple. Logique ! Du moins, pas toutes les lois. Il ne faudra pas désobéir aux lois que le totalitarisme viendra instaurer et qu’il conviendra d’appliquer puisque c’est pour le bonheur du peuple. Logique !
L’insoumission aux lois légitimée par le populisme, c’est pour prendre le pouvoir. La soumission à la dictature du prolétariat ou à la dictature, tout court, ce sera après la prise du pouvoir.
La quête du bonheur et du paradis comme but

Pour clore sa logique simpliste, le populisme doit offrir une perspective positive au combat de ses fidèles. Le combat doit avoir un sens. Comme dans les religions monothéistes, le « paradis » est réservé à ceux qui se conforment au dogme et agissent en son nom. Les autres – les « mécréants » – en seront exclus. Le populisme s’appuie sur l’activisme de ses adeptes. Encore un « -isme » ! Si tu agis activement pour le dogme, si tu contribues à son expansion, tu seras récompensé. Si tu n’y adhères pas, tu seras puni. Choisis ton camp, camarade ! C’est vieux comme le monde. C’est pourquoi les régimes totalitaires encouragent la délation et la corruption.
Le paradis est au bout du chemin, grâce à des solutions simples. Quelques exemples :
- « Il y a du chômage ? Expulsons les étrangers et l’emploi sera pour nous, les « vrais Français. » Le bonheur est à ce prix. »
- « Le peuple manque de pouvoir d’achat ? Prenons aux riches, pour redistribuer. Par la contrainte s’il le faut, le bonheur est à ce prix. »
- « Le nucléaire est dangereux ? Remplaçons-le par un 100 % d’énergies renouvelables. Même si elles sont intermittentes, tu baisseras, éteindras, décaleras ta consommation. Le bonheur est à ce prix. »
C’est si simple qu’on se demande pourquoi personne n’y a pensé plus tôt ! Si les « sachants » et les élites ne l’ont pas fait, c’est qu’ils ne défendent que leurs propres intérêts, contre le peuple. Logique ! On parle aussi de « lobbies », pour varier le vocabulaire. Avez-vous saisi la stratégie cognitive ?
La différence entre la VÉRITÉ d’un dogme et la RÉALITÉ des faits.
La VÉRITÉ s’appuie sur le dogmatisme d’un dogme. Puisqu’il existe plusieurs dogmes, il existe plusieurs « VÉRITÉS » condamnées à s’affronter. L’histoire le montre : les croisades entre religions monothéistes, la guerre froide entre capitalisme et communisme, etc. Deux dogmes, deux « VÉRITÉS » en conflit – engrangent un cycle sans fin, tant qu’il reste assez de combattants pour perpétuer la lutte. L’affrontement des dogmes menace la survie même de l’espèce humaine, surtout à l’ère des armes de destruction massive.
La RÉALITÉ, elle, se fonde sur des faits vérifiables et prouvés – l’exact opposé des croyances, qui généralisent et stigmatisent. Par exemple : « L’étranger ne peut pas être « bien », puisqu’il incarne le « grand Satan » du dogme. » Mais quand un fait vient contredire la VÉRITÉ, un étranger qualifié de « bien » , les « -ismes » déploient des stratégies cognitives pour déconstruire la réalité, toujours de manière simpliste. « Un étranger vertueux ne suffira jamais à effacer le mal incarné par tous les autres. » Incapable de supporter les dissonances cognitives, le cerveau humain rétablit alors l’équilibre en se raccrochant à la VÉRITÉ du dogme.
Les 3 piliers de la propagande, peur, méconnaissance et répétition
Le populisme exploite deux failles du cerveau humain : la peur du « grand Satan » et la méconnaissance des moyens de sortir du malheur.

La peur agit comme un levier puissant. Par la conception de notre cerveau, elle court-circuite le néocortex, siège du raisonnement, au profit du cerveau reptilien, qui fonctionne en mode survie, sans besoin de réflexion. Les émotions – et la peur en particulier – sont des portes d’entrée idéales pour deux raisons :
- Le cerveau limbique, siège des émotions, réagit 10 fois plus vite que le néocortex et prend le contrôle, déclenchant des réactions automatiques de fuite ou de combat. Notre cerveau est programmé pour garantir en priorité notre survie. En situation de danger vital, réfléchir entraînerait une perte de temps préjudiciable à notre survie. Dans ce cas, priorité au mode réflexe.
- La mémoire émotionnelle est la plus durable. Ce qui est associé à une émotion s’imprime à vie dans le cerveau. Face à la peur, le comportement devient réflexe.

Le populisme s’appuie aussi sur la méconnaissance. Celle-ci permet d’imposer la simplicité : « C’est simple, on va vous expliquer comment ça marche. » À l’intention du peuple, on écrit même un livre pour le sortir du malheur. Voici une liste de livres écrits par des dictateurs populistes,« La Doctrine du fascisme » de Benito Mussolini, « Mein Kampf » d’Adolf Hitler, « Le petit livre rouge » deMao Tsé-toung, « le Livre vert » de Mouammar Kadhafi, « La Voie du renouveau » de Saparmurat Niyazov dictateur du Turkménistan, « Le Catéchisme révolutionnaire » de Pol Pot. Les points communs de ces livres sont les suivants ; un ennemi désigné « le grand Satan » ; une solution simple et radicale « Suivez-moi, et tout sera résolu ! » ; un style accessible, avec des phrases courtes, des répétitions, des slogans faciles à retenir ; et bien sûr le culte de la personnalité d’un leader présenté comme guide et sauveur unique.
Aujourd’hui avec le slogan simple « faire payer les riches » la NUPES, Nouvelle Union « POPULAIRE » Écologique et Sociale, nous écrit les 650 mesures pour nous sortir du malheur. Vous aurez remarqué le mot « POPULAIRE » encore une référence au peuple. À l’extrême droite, le recueil de 22 mesures et 8 propositions phares du RN a pour objectif de, je cite : « stopper la submersion migratoire. » Mais s’agit-il d’un appel au peuple ou du recours instrumentalisé du peuple en désignant un grand Satan ? En appelant à la croisade ? Pour quel paradis ? Puisque le discours promet le bonheur, le peuple écoute. Et ça parait si simple de désigner LE responsable de tous nos maux ! « Y a plus qu’à ! »
Plutôt que de s’appuyer sur des faits, ce qui demanderait un effort de raisonnement, le populisme propose une logique simple et implacable : « C’est à cause de… » À cause de qui ? Du « grand Satan », bien sûr. La répétition et la généralisation renforcent l’efficacité du message :
- Pour le nationalisme : « Tous les problèmes seront résolus quand l’immigration sera réglée. » Pour le bien du peuple, on légitime ainsi le recours à des milices telles que l’ICE aux USA.
- Pour le marxisme : « Tout ira mieux quand le pouvoir de l’argent sera aboli. » Pour le bien du peuple, on légitime ainsi la dictature du prolétariat pour y parvenir, le temps de la transition, dont le peuple ne voit toujours pas la fin dans les pays concernés.
- Pour l’écologisme : « L’écologie sera sauvée quand le nucléaire sera remplacé par 100 % de renouvelables. » Pour le bien du peuple, on légitime ainsi de se priver du service au public de l’électricité, le temps de la transition avec des slogans comme « baisse, éteins, décale » pour imposer la décroissance et la privation des besoins vitaux. Il faut se sacrifier aujourd’hui, pour le paradis demain.
Il n’y a plus qu’à appliquer ces recettes simples, le paradis est au bout du chemin, pour 1 000 ans de bonheur.
En résumé
D’où qu’il vienne, le populisme est une manipulation du peuple.
Depuis les 350 000 ans d’existence d’homo sapiens, les crises existentielles sont le terreau du populisme. Le mécanisme pour en sortir est décrit par le modèle de la Spirale Dynamique, je le décris dans mon livre. Le populisme utilise le désespoir du peuple et fournit un défouloir.
- Face à un danger, par réflexe de simplification et de généralisation, les thèses populistes s’imposent souvent comme premières « solutions. » C’est le propre de la phase appelée « creux gamma » que je décris dans mon livre.
- C’est seulement dans l’impasse que Sapiens utilise enfin ce qu’il a entre les deux oreilles pour en sortir. C’est la phase du « saut delta. » À terme, la sagesse populaire finit toujours par triompher du populisme. Rappelons-le : homo sapiens signifie « l’hominidé intelligent, prudent et sage. » Après 350 000 ans d’existence, quand l’espèce humaine décidera-t-elle d’utiliser pleinement sa sagesse qui est un appel à la nuance ?
Lire ou relire mon article sur l’appel à la nuance avec la vidéo de Maria Pourchet. Une pépite !