La situation politique française est pour le moins complexe. Rien d’étonnant : Sapiens est par nature « complexe ». Pour sortir de l’ornière, certains parlent de « compromis » vital, d’autres de radicalité. Je vous propose de traiter tout de suite la radicalité, pour passer ensuite à « l’art du compromis. »
Ceux qui prônent la radicalité — comme « faire payer les riches » ou « renvoyer les étrangers » — donnent en pâture au peuple une vengeance populiste, simpliste, court‑termiste et électoraliste, plus qu’un programme politique rationnel. Le marxisme et le nationalisme ayant ruiné le XXᵉ siècle, nous avons déjà expérimenté ces deux formes de radicalité : retenter l’aventure de leur confrontation se terminerait une nouvelle fois en impasse.
- Sans majorité à l’Assemblée nationale, ni la gauche, ni le centre, ni la droite n’échapperaient à une censure.
- Au niveau mondial, le traité de Versailles — ancré dans la vengeance et la radicalité plus que dans le compromis — nous a entraîné vers la Seconde Guerre mondiale. Le conflit israélo‑palestinien illustre également que la vengeance est un processus sans fin.
Dans cet article, je vais donc aborder ce qu’on appelle « l’art du compromis ». En auriez‑vous une définition ? Quel est le contexte préalable à son instauration ? Que faut‑il dépasser ? Que faut‑il définir entre les protagonistes ? Et comment pourrions‑nous l’appliquer en politique ? C’est ce que je vous propose de regarder aujourd’hui.

Le contexte politique français
Avant de commencer, je souhaite aborder rapidement ma vision du contexte politique français. Beaucoup attribuent la situation actuelle à la dissolution de l’Assemblée nationale. Avant comme après la dissolution, il n’y avait aucune majorité claire à l’Assemblée : c’est un fait. L’élection d’une nouvelle assemblée n’a fait qu’amplifier un état déjà présent.
Comme la France est encore une démocratie, la composition de l’Assemblée nationale est issue du résultat des urnes dans le cadre d’une élection libre et sans fraude. L’Assemblée nationale ressemble donc à la représentation nationale de ceux qui se sont exprimés. Aucun parti ni coalition n’a la majorité. Ni la gauche, ni le centre, ni la droite ne peuvent gouverner avec leur propre programme – appliqué sans compromis- sans risquer la censure. Néanmoins, chacun des partis continue de revendiquer ses positions tranchées comme la solution miracle à appliquer, sans compromis. Les partis politiques étant partiellement financés par l’argent public, ça peut durer longtemps !
En s’exprimant dans les urnes, le peuple français a implicitement demandé aux députés de faire preuve de responsabilité dans la recherche de compromis, dans l’intérêt de la France et des Français. Depuis plus d’un an, la classe politique dans son ensemble n’a pas su être à la hauteur du vote des Français. C’est un fait.
Ma définition de l’art du compromis
Venons‑en à ma définition de l’art du compromis :
« La recherche d’une solution équilibrée pour atteindre un objectif commun où chacun gagne. »
Avec cette définition, on peut affirmer que :
- Le compromis est une recherche, ce qui exclut les solutions radicales ou les “miracles” immédiats.
- Puisqu’il est équilibré, un bon compromis n’efface pas les différences : il les dépasse par l’intégration de la diversité.
- Puisqu’il est gagnant‑gagnant, un compromis n’est pas une capitulation, mais une co‑construction autour d’un objectif commun.
- Le compromis est une preuve de courage partagé, un pas de l’un vers l’autre et réciproquement.
- Le compromis est la victoire du dialogue sur la domination d’un camp.
- Le compromis n’est pas une défaite d’un camp, mais une victoire collective.
- Le compromis permet de faire sauter un verrou pour avancer.
L’art du compromis est en fait l’art du vivre ensemble pour la paix. Parfois, sans en avoir conscience, nous faisons preuve de compromis sans compromission, c’est-à-dire en restant soi-même. Les exemples de recherche permanente de compromis ne manquent pas : un couple, une famille, une entreprise, une association, un pays, le monde. Celui qui fait tout pour éviter le compromis, ne cherche que la confrontation, la lutte, le combat, la guerre.
La guerre ou la paix ? Choisis ton camp, camarade ! L’art du compromis, c’est la voie oubliée du courage politique !
Du combat au débat productif : le dépôt des armes au vestiaire

Le compromis est issu du débat politique. La radicalité entraîne le combat politique, qui vise à faire gagner un camp sur un autre. Le débat, lui, ne doit pas avoir pour unique objectif de convaincre l’autre, mais de rechercher un compromis permettant de faire gagner le plus grand nombre de concitoyens.
Avant même d’entamer la discussion, pour qu’un débat politique soit productif et puisse engendrer un compromis, tous les protagonistes doivent donc déposer les armes. Les Indiens d’Amérique disaient : « enterrer la hache de guerre. » Avant de discuter, on range au vestiaire les boules puantes, les arbalètes, les couteaux, les haches, les grenades dégoupillées. C’est une étape préalable et indispensable à la recherche d’un compromis. Sans elle, il est impossible de dépasser l’affrontement. Je pense que, depuis la dernière élection législative, nous en sommes encore là.
La seconde étape : la recherche d’un objectif commun
Avant même de parler de solutions, « faire payer les riches » ou « renvoyer les étrangers » la première étape consiste à se mettre d’accord sur un objectif commun, fondé sur le plus petit dénominateur commun de valeurs partagées. Mais attention : ne pas confondre objectif et vengeance populiste, court‑termiste et électoraliste, comme je l’ai précisé en introduction. Définir un objectif commun, c’est prendre de la hauteur.
Par exemple : « une classe politique qui travaille collectivement au bien‑être du plus grand nombre de concitoyens », et non « faire gagner un camp sur un autre ». Ça paraît trivial, mais cela va mieux en le disant.
La définition d’un objectif commun

Les programmes radicaux étant tellement divergents, il convient d’« élever le débat ». Finalement, quels sont les objectifs possibles pour le gouvernement d’un pays ?
- Appliquer une idéologie et la mettre en œuvre — par exemple : le capitalisme, le marxisme, le nationalisme, l’écologisme, le wokisme, sans parler des ismes religieux.
- OU
- Assurer et garantir les missions régaliennes et les fonctions vitales à l’activité économique, sociale et écologique du pays, de sorte de libérer les énergies et permettre à chaque citoyen de vivre décemment, sans exception.
En fin de compte, j’ai résumé ici la devise de la République française : « liberté, égalité, fraternité ». C’est simple, mais cela mérite d’être rappelé.
Par définition radicale, une idéologie se revendique d’un dogme. En plus de laisser les armes aux vestiaires, les protagonistes devront lâcher une part de leur dogme pour n’en garder que le meilleur afin de converger vers l’objectif commun. Pour toutes les décisions et actes issus du compromis, il conviendra de s’assurer qu’ils convergent bien vers cet objectif avant leur mise en œuvre.
Depuis cette semaine, il semblerait que la classe politique se soit accordée pour aboutir à un budget de compromis ! C’est déjà un début de commencement d’objectif commun. C’est bien ! On progresse ! Cela prouve que c’est dos au mur et surtout lorsque les besoins vitaux ne sont plus satisfaits qu’on devient raisonnable. Il faudra y penser la prochaine fois, pour éviter d’aller jusqu’au fond du trou pour commencer à raisonner ! On gagnerait du temps et de l’argent.
La définition des lignes jaunes, oranges et rouges

L’art du compromis consiste à passer d’une pensée binaire à la nuance. Il convient de créer un espace de nuances. Chaque protagoniste, portant parfois une idéologie — au pire — ou des convictions bien tranchées — au mieux — doit définir une zone de nuances : des lignes jaunes, oranges et rouges. On appelle cela aussi « les invariants ». Il faudra les lister pour que chacun ait conscience des limites des autres dans la recherche du compromis. C’est un effort intellectuel important, mais vital.
Avez-vous remarqué cette semaine, la suspension de loi sur la retraite ? C’était une ligne rouge. La suspension momentanée est devenue une ligne orange, parce que l’enjeu d’atteinte de l’objectif commun devient priortaire. C’est bien ! On progresse !
Il faut apprendre — ou réapprendre — à d’abord s’entendre, puis à s’écouter mutuellement pour comprendre la logique de l’autre. Sans intégrer le cadre de référence de l’autre, la recherche du compromis est impossible. Aujourd’hui, beaucoup de partis n’ont fixé que des lignes rouges issues de leurs idéologies ou convictions : dans ces conditions, la recherche de compromis est impossible.
La fixation de lignes jaunes et oranges est stratégique. Plutôt que de ne définir que des lignes rouges, poser des lignes jaunes et oranges place d’emblée les protagonistes dans un état d’esprit propice au compromis et à la nuance. Ces lignes jaunes et oranges ne constituent pas des renoncements, mais une hiérarchisation d’objectifs intermédiaires. La supsension de la loi sur les retraites illustre ce point.
Le pilote de la recherche du compromis

La recherche d’un compromis est tout sauf une promenade : elle se conduit. Et pour la conduire, il faut un pilote qui possède le permis de conduire de la recherche du compromis — en d’autres termes, des compétences et parfois des talents. Sans pilote, la sortie de route est assurée.
Comme je l’explique dans mon livre « Comprendre la Spirale Dynamique pour mieux l’utiliser », celle ou celui qui conduit le changement des positions dogmatiques vers « l’intégration en même temps du meilleur de tous les contraires dans une tension créative » doit avoir un profil adapté. C’est plus qu’un attendu : c’est la clé. Parmi les talents nécessaires, il doit être convaincu qu’au sein de chaque idéologie ou conviction il y a autant de meilleur que de pire. Cela nécessite d’avoir opéré « le saut majeur de conscience » dont parlait Clare Graves, instigateur de la Spirale Dynamique.
Le rôle opérationnel du pilote
Le pilote de la recherche de compromis doit systématiquement :
- S’assurer que ce qui vient d’être dit se situe en dehors du combat primaire et concourt à l’objectif commun.
- Repérer les freins psychologiques au compromis : l’ego, la peur de perdre, le besoin de contrôle, voire la manipulation.
- Faire preuve d’écoute active pour comprendre les différentes positions — comprendre la logique d’une position ne signifie pas y adhérer.
- Réguler la parole et laisser du temps à l’expression des uns et des autres, pour créer un espace d’écoute.
- Reformuler ce qui a été dit afin d’aider l’interlocuteur à clarifier son propos et faciliter la compréhension par les autres.
- Faciliter le passage des protagonistes d’une vision dogmatique à une vision intégrative du meilleur de tous les contraires grâce à l’approche systémique et, si possible, globale.
- Pour celles et ceux qui connaissent la Spirale Dynamique : la vision systémique correspond au niveau de conscience JAUNE et la vision globale et holistique au niveau TURQUOISE. Cf. mon livre sur le sujet.
- Recentrer les débats qui s’éternisent sur l’objectif commun et sur les lignes jaunes et oranges.
Le passage de la parole à l’écrit : la contractualisation
Comme pour tout engagement entre êtres humains, il faut passer de la parole aux écrits. Si vous avez déjà fait l’exercice, vous savez combien cela est difficile — mais ô combien vital pour l’aspect opérationnel de l’action qui suit.
Le contrat doit inclure l’objectif commun, les lignes jaunes, oranges et rouges, ainsi que des clauses de réexamen et, le cas échéant, de rupture. Le texte doit préciser les actions prévues, les résultats attendus (c’est‑à‑dire en quoi elles concourent à l’objectif commun) et des indicateurs de suivi périodique. Le document doit ensuite être signé par les parties prenantes.
La célébration du compromis
Juste après la signature, il existe une étape cruciale à ne surtout pas négliger : la célébration de la victoire collective. On n’imagine pas une course qui a nécessité des efforts et de l’abnégation sans podium ni champagne : cette célébration permet à chacun de mesurer ce que représente la victoire du compromis. Cette célébration invite à reproduire le processus.

Le pilotage et le contrôle de la mise en œuvre
L’effervescence de la célébration passée, il convient de décliner opérationnellement les actions, mais surtout d’en assurer le pilotage. Piloter signifie contrôler périodiquement l’efficacité des actions, procéder à des réajustements si besoin, et parfois remettre en cause des actions qui ne concourent manifestement pas à l’objectif visé. J’allais dire : « et on est reparti pour un tour. »
Conclusion
Vous l’aurez compris : le compromis a pour intention de débloquer une situation par la mise en action. Il convient de ne pas être trop gourmand au départ. L’Homme n’a pas marché sur la Lune en une seule mission Apollo. Par étapes successives, chaque mission Apollo concourait à l’objectif final. C’est parce que personne ne leur avait dit que c’était impossible qu’ils l’ont fait.
L’élaboration d’un compromis n’est pas plus impossible que de marcher sur la Lune. Encore faut‑il oser faire le premier pas.